Débat avec Jean-Marie Harribey dans Politis

Après le désaveu électoral infligé à la gauche, un débat s’est ouvert au sein d’Attac autour de deux questions. Quelle stratégie pour sortir de la crise et rouvrir les voies du progrès social ? Quelles forces sociales pour porter un tel mouvement ? Politis a posé cette double question à Jean-Marie Harribey et à Gérard Duménil-Dominique Lévy. Leur réponse sont parues dans le n° du 5 juin 2014 de : Politis5juin

Jean-Marie Harribey

La crise ouverte depuis sept ans s’inscrit dans une perspective longue, celle des grandes transformations qui rythment l’évolution du capitalisme. C’est le mérite de l’ouvrage de Gérard Duménil et Dominique Lévy, La grande bifurcation, de voir la situation actuelle comme une conséquence du retournement opéré il y a trois décennies et demie en faveur des propriétaires du capital, mais qui, aujourd’hui, aboutit dans une impasse. Une impasse dans laquelle les États-Unis se sont engouffrés les premiers parce que c’est là que le néolibéralisme y a été poussé le plus loin et parce que la poursuite de la croissance fondée sur l’endettement des ménages s’y est révélée la plus dangereuse. Logiquement, les auteurs soutiennent que la sortie du néolibéralisme viendra d’une modification du rapport de forces, cette fois-ci en faveur des classes populaires, si celles-ci réussissent à passer une alliance avec la classe des cadres, qui romprait le pacte néolibéral noué avec les actionnaires.

Cette problématique me suggère deux questions : sur la nature de la crise et sur la stratégie de sortie du néolibéralisme et de sa crise.

D’un côté, la baisse de la rentabilité du capital des années 1970 n’a jamais été surmontée autrement que par la hausse du taux d’exploitation de la force de travail, notamment par la dévalorisation des salaires par rapport à la productivité, améliorant ainsi la part des profits. Mais cela n’a pu constituer une véritable sortie capitaliste de crise, c’est-à-dire une relance durable d’un cycle d’accumulation du capital productif générateur de gains de productivité. Dès lors, détérioration de la part salariale dans la valeur ajoutée, suraccumulation de capital financier, reprise mal assurée du taux de profit et de nouveau fléchissement, surproduction ou surcapacité de production dans tous les grands secteurs industriels et insuffisance de la demande solvable, à mon sens, ne s’opposent pas mais sont liées. Toutes contradictions que la financiarisation et les bulles de crédit ne pouvaient pallier durablement. À cette crise conforme à l’analyse de Marx s’ajoute une autre dimension incontournable : la crise écologique qui, avec la crise sociale, forme ce que j’ai appelé crise de production et de réalisation de la valeur dans un double sens[i] : difficulté à aller au-delà d’un certain seuil d’exploitation de la force de travail et d’exploitation de la nature sans ruiner les bases sociales et matérielles de l’accumulation. Sortir de la crise supposera donc de bifurquer par rapport à la logique capitaliste et au productivisme et de convaincre la majorité du corps social.

Sur le plan stratégique, l’hypothèse « cadriste » de Duménil et Lévy est que le néolibéralisme a réussi son coup pendant plus de trente ans parce que le haut encadrement des entreprises et des administrations publiques a eu partie liée avec les actionnaires, en termes de pouvoir et de très hauts revenus. Une intégration aussi enracinée à la bourgeoisie peut-elle se dissoudre et donc jouer, selon les auteurs « un rôle clé, non pas comme auxiliaire, mais comme acteur à part entière de la lutte des classes » dans le bon sens maintenant ? Oui, répondent-ils, car la classe des cadres est hétérogène et sa partie inférieure peut rallier des objectifs sociaux. Mais comment enclencher ce mouvement ? Dans une période où la mondialisation capitaliste a divisé les classes populaires en les paupérisant et en les mettant en concurrence dans le monde et même en Europe, la bataille politique ne devrait-elle pas d’abord consister à reconstruire une unité culturelle et politique des classes populaires, sans laquelle aucune hégémonie au sens de Gramsci n’est possible, avant d’espérer une alliance avec les cadres, dont le statut de classe est incertain ? L’hypothèse cadriste est intéressante pour penser une transition et bifurquer, mais ne saurait éviter ce problème de fond. L’arrivée au pouvoir d’une véritable gauche pour soumettre par la loi le haut encadrement inféodé au capital est conditionnée par cette unité reconstruite.

 

 

Gérard Duménil et Dominique Lévy

Le constat est banal : les trente dernières années ont été des décennies d’enrichissement des nantis et de régression sociale – sans parler du mépris pour le réchauffement climatique. L’horizon politique de ce livre est l’effacement des structures de classes, mais la tâche immédiate est le renversement des dynamiques néolibérales : bifurquer, c’est-à-dire retrouver la trajectoire historique des luttes d’émancipation, remettre sur le métier ce qu’avait amorcé le compromis social de l’après-Seconde Guerre mondiale dans la foulée des conquêtes du mouvement ouvrier, ranimer les forces de gauche tout en se gardant des faiblesses qui conduisirent à leur dégénérescence face à l’offensive des classes capitalistes. Le livre n’aborde la question de la sortie de la crise que dans ce contexte politique (on n’entrera pas ici dans le débat technique concernant les origines de cette crise, où les désaccords semblent insurmontables[ii]).

Les forces sociales susceptibles de susciter un tel renouveau sont les « classes populaires » d’ouvriers et d’employés. Mais une thèse centrale est que la structure duale – capitalistes et prolétaires – a cédé la place à une structure ternaire. Les cadres constituent une classe au plein sens du terme, définie par sa position d’initiative et de décision vis-à-vis des moyens de production et d’encadrement des autres salariés. Et à cette fraction privée, il faut ajouter les hauts fonctionnaires. Tout comme les classes capitalistes, la classe des cadres est hétérogène, traversée de hiérarchies et divisée fonctionnellement (cadres techniques, financiers, politiques, intellectuels, etc.). Un facteur politique clef est la relation qui s’établit entre capitalistes, cadres et classes populaires. Dans l’après-guerre, les grands partis de gauche, socialistes et communistes, réunissaient classes populaires et cadres dans une alliance à gauche. Les revenus des classes populaires augmentaient ; les entreprises étaient gérées par les cadres jouissant d’une certaine autonomie vis-à-vis des classes capitalistes dont les revenus et patrimoines avaient été fortement diminués. Dans le néolibéralisme, une nouvelle alliance est soudée à droite, au sommet, entre les classes capitalistes et les cadres.

Le constat est double. D’importantes fractions des classes populaires ont, aujourd’hui, perdu leurs repères ; le ralliement des cadres aux dynamiques néolibérales est fort. Une nouvelle stratégie politique et une nouvelle dynamique de luttes doivent d’abord émerger au sein des classes populaires – et aucun désaccord ne nous sépare de Jean-Marie Harribey à ce titre. Quant aux cadres, nous soutenons que d’importantes fractions sont susceptibles de rejoindre ces initiatives. Tous n’ont pas bénéficié du néolibéralisme ; beaucoup en ont « marre de faire le sale boulot »[iii]. Mais ceux du haut des hiérarchies, achetés à coup de stock options, ne bougeront pas spontanément. Seule la loi pourra déstabiliser l’« interface propriété-gestion » – le petit monde des conseils d’administration – où les représentants des grandes institutions financières imposent leurs objectifs aux hauts gestionnaires consentants, et limiter radicalement le pouvoir des actionnaires.

Loin du repli national et identitaire, l’échelle d’un tel bouleversement est européenne. Ces tâches ne sont à la portée que d’une économie puissante, dotée d’institutions financières pesant d’un poids considérable sur les marchés mondiaux, s’émancipant des règles de l’OMC ou du FMI, et susceptible de déstabiliser l’hégémonie de la finance anglo-saxonne. Rien n’est « gravé dans le marbre » et les traités doivent être révisés à contresens des dynamiques qui prévalent depuis Maastricht. Ce dont l’Europe a besoin ce n’est pas la programmation de son éclatement mais l’accès au pouvoir de gouvernements de vraie gauche. Tout pas en avant aura un effet majeur d’entraînement, même en Allemagne.

 

 

[i] J.M. Harribey, La richesse, la valeur et l’inestimable, Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste, LLL, 2013.

[ii] On peut trouver notre analyse de l’origine de la crise dans : G. Duménil, D. Lévy, The Crisis of Neoliberalism, Harvard University Press, Cambridge MA, 2011.

[iii] C. Dejours, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Le Seuil, Paris, 1998.

 

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