Contribution de Jacques Bidet

J’aime la façon souveraine dont Gérard Duménil et Dominique Lévy avancent leur thèse : si les classes populaires veulent s’émanciper des dominations, elles doivent choisir de faire alliance avec les cadres contre les capitalistes. Cela avec la tranquille assurance de Mao déclarant au temps de la Longue Marche : tous contre les propriétaires terriens, contre cette vieille classe féodale, obsolète et parasite ! Faisons alliance avec les capitalistes ! Leur tour viendra ensuite… De même ici, la marche s’annonce encore longue. Mais GD et DL sonnent le départ. Ou plutôt, ils appellent à un nouveau départ.

Bien des choses, naturellement, me dépassent, dans ce livre d’économistes. Si je me risque néanmoins dans cette discussion, c’est au nom d’une longue collaboration avec eux, notamment avec Gérard Duménil, pour ce livre écrit en commun, Altermarxisme, Un autre marxisme pour un Autre monde, PUF, 2007, et depuis lors.

La force du livre est évidemment d’abord dans ce qu’il a, du fait de sa méthode scientifique (en référence à une théorisation féconde), la capacité de prouver quelque chose, et non seulement de tenir des thèses. Á cet égard, et entre autres, ce qui ressort, c’est que l’Europe et la France, si engluées qu’elles soient dans le néolibéralisme, n’ont pas fondamentalement perdu la capacité de mener une autre politique économique. La raison en est – et c’est ce que cette recherche établit – que leurs économies ne sont pas complètement imbriquées dans l’aire anglo-saxonne. La structure, relativement autonome, des relations de propriété et surtout d’encadrement dans les ensembles nationaux et européens, leur permet de faire d’autre choix. Et le monde des cadres, en dépit des apparences, représentent une force grandissante, sur laquelle le peuple pourrait s’appuyer pour reprendre l’initiative. Le paradoxe est que l’économie française, axée sur la finance, se trouve plus mauvaise posture que l’Allemagne supposée plus néolibérale, mais forte de sa politique industrielle soigneusement pilotée. Potentiellement, pourtant, une autre voie politique est possible, en France aussi, immédiatement. Il me semble que c’est le message économico-politique fort de ce livre.

Ce que je voudrais, pour ma part, souligner est d’ordre plus général, et concerne la nature de la rencontre qui s’est opérée, sur plusieurs années, avec Gérard Duménil. Nous étions parvenus, par des voies partiellement différentes, et c’est ce qui est notable, à l’idée que les grandes nations contemporaines n’ont pas pour fondement un clivage de classe entre capitalistes et salariés, selon une certaine représentation issue du marxisme (et qui peut, bien sûr, à partir de là présenter beaucoup de raffinements), mais un trinôme de forces sociales : capitaliste, cadres et dirigeants, classe (s) populaire (s). Nous ne les définissons pas exactement dans les mêmes termes, ni donc sous les mêmes noms. Et, dans ce qui suit, je vais certainement m’orienter vers des vues qui me sont plus personnelles (je tends, bien sûr, à tirer dans mon sens). Gérard Duménil et Dominique Lévy voient trois classes. Pour moi, la classe dominante comporte deux « pôles » : capitalistes et dirigeants compétents. Mais nous tenons ensemble, et comme quelque chose de la plus extrême importance, que c’est autour de ce même jeu à trois que s’organise la lutte des classes aujourd’hui, et donc les mouvements profonds de l’économie et de la politique. Et que c’est faute d’identifier ces trois termes que la « gauche radicale » est incapable de formuler une stratégie politique. On continue à faire de la scène politique, droite-gauche – où la « gauche radicale » figure la « vraie gauche » – la carte géographique sur laquelle déployer la feuille de route. Bien sûr, l’axe droite-gauche, oscillant sur le pilier qui définit une majorité, est une donnée décisive. Mais, c’est du moins dans ces termes que je le dirais, la raison en est qu’à droite règnent les capitalistes, et à gauche les … dirigeants-compétents. C’est bien avec ceux-ci que la classe populaire doit faire alliance, pour battre les capitalistes. Nous devons faire « la gauche » avec eux, une autre « gauche ». Mais, pour moi comme pour GD et DL, le raisonnement s’appuie, en dernière analyse, sur une analyse de classe, et non sur l’évaluation des diverses « familles politiques » qui s’affrontent sur la scène. Et cette analyse n’aboutit pas à l’idée qu’à droite sont les capitalistes, et à gauche les salariés. Ce sont ces idées fortes que la « gauche radicale » n’a pas encore inscrites au principe de ses investigations en vue de penser une politique. Une pensée molle ne peut entretenir qu’une politique molle. Qu’on n’y voit pas un langage d’extrémistes, mais une préoccupation réaliste. Il faut changer de grammaire, changer d’analyse. Il faut partir d’une analyse de classe pertinente. C’est ce que font GD et DL. Tout cela n’est pas simple, et tous les concepts utilisés posent problème devant une réalité infiniment plus complexe. Mais c’est dans cette ligne de recherche qu’il faut travailler.

Cette analyse de classe qui se réfère à trois forces sociales vaut à la fois pour la longue durée et pour la conjoncture. Elle permet de périodiser en termes d’ « ordre sociaux successifs », dans leur terminologie. C’est pourquoi elle peut se développer en stratégie politique, et non seulement en tactique au jour le jour. Et en stratégie historique orientée vers l’émancipation. Bien sûr, dans cette affaire, l’économie ne peut assurer tout le champ ; elle doit travailler avec d’autres savoirs sociaux. Elle doit faire sa part. Ce que GD et DL font fort bien, me semble-t-il.

Si donc on s’associe à eux, c’est pour faire autre chose. GD et GL réclament par exemple le renfort des sociologues, pour mieux cerner le monde des cadres. Ma coopération avec eux mobilise la philosophie dans sa fonction critique de communication entre sciences sociales, sociologie, histoire, etc. Elle tend naturellement à replacer ce que j’apprends d’eux dans un contexte plus large. Et à les interroger sur le sens de leur recherche et la signification de leurs résultats.

Ce serait une longue histoire. Les gros livres sont là pour ça. Je dirai un mot sur le cadre plus général dans lequel je les invite à figurer. Et un mot sur quelques questions que j’aurais à leur poser.

Si, dans nos grandes sociétés modernes, il y a bien trois forces sociales primaires – sur ce point majeur, et à certains égard dominant, je suis d’accord avec eux –, il n’y a cependant, à mes yeux, que deux classes. Mais la classe dominante ou privilégiée rassemble deux forces, à la fois convergentes et antagoniques, les capitalistes et les « dirigeants-compétents ». Les premiers dominent à travers un pouvoir-propriété exercé sur le marché. Les seconds, à travers un pouvoir-savoir exercé dans l’organisation sociale. En bas, la « classe fondamentale » ou « populaire ».

Je partage donc le même schéma ternaire, avec le même type de conclusions. Mais je rattache la dualité de la domination à des conditions plus générales, qui relèvent à mes yeux du fait que la modernité est à comprendre, dans l’esprit de l’Ecole de Francfort, comme « instrumentalisation de la raison ». Notre raison sociale comporte deux pôles, car, comme le dit l’économie institutionnaliste (mais c’est une idée qui vient de Marx), il existe deux modes primaire de coordination rationnelle à l’échelle sociale : le marché et l’organisation. Dans la société moderne, ces deux modes rationnels se trouvent instrumentalisés en « facteurs de classe » et s’imbriquent dans le « rapport moderne de classe » – trop hâtivement baptisé « capitaliste », parce qu’on oublie (mais pourquoi ?) l’autre pôle, celui des dirigeants-compétents dont le pouvoir s’exerce à travers l’organisation. Marx avait perçu cela, mais son analyse et sa critique se concentrent sur le premier aspect : l’instrumentalisation du marché en facteur de classe par la marchandisation de la force de travail. Il voit aussi la domination organisationnelle (par des cadres salariés), mais il ne la saisit pas comme domination de classe à part entière. Il y a pourtant, à cet égard, analogie entre marché et organisation. Si ces deux modes « rationnels » de coordination comportent un potentiel de domination, c’est parce qu’ils donnent lieu, l’un et l’autre, à un processus d’appropriation de privilèges reproductibles, l’un en termes de propriété, l’autre de « savoir ». La classe dominante est, au total, une articulation de deux sortes d’entités privilégiées – deux « classes » disent GDDL, pour moi deux « pôles » de la même classe. Il en découle, à mes yeux, des conséquences importantes pour l’interprétation de la société moderne, selon tout l’éventail des disciplines. C’est ce que j’essaie de montrer, livre après livre (le prochain étant un Foucault avec Marx, où Foucault figure, avec Bourdieu, comme un grand maître du « pouvoir-savoir). Il m’est impossible ici de me lancer dans l’énorme écheveau des questions et perspectives qui se posent à partir de là. Mais on comprendra mieux déjà quelles questions je peux poser à GD et DL. J’en retiendrai deux.

La première concerne le fondement du pouvoir de ceux qu’ils désignent comme les « cadres ». Ce terme les désigne par leur fonction. Et cela touche un aspect essentiel. Mais parler de « capitalistes », c’est désigner ceux-ci par ce qui fonde leur pouvoir : la propriété capitaliste. Il faut, me semble-t-il, poser la même question du côté des cadres. Ils sont appelés aux fonctions qui sont les leurs en raison de leur « compétence » : un mot piégé, qui ne renvoie pas essentiellement à un être (compétent), mais à un avoir (compétence, c’est-à-dire aussi autorité), selon une ligne d’analyse qui vient de Weber. Á cela se rattache la question de la production et de la reproduction de ce privilège de compétence. D’autres mécanismes que ceux du « capital » sont ici en jeu, même si tout cela interfère. Les cadres ne sont pas choisis arbitrairement par des capitalistes : ils relèvent de processus de classe à identifier si l’on veut finalement savoir quoi mettre sous ce terme et appréhender la sorte de pouvoir qui est le leur. Poser la question des « cadres » en termes de « compétence » conduit à élargir l’éventail au-delà de ce groupe social que GD et DL ont spécifiquement en vue (ou avaient d’abord en vue, car il me semble que depuis leurs premiers écrits leur point de vue s’est élargi en ce sens). La question se pose alors de savoir ce qu’est un manager, un management, dans un cadre plus général qui n’est pas seulement celui de l’économie et de l’économie capitaliste. C’est en ce sens que j’interroge l’œuvre de Foucault, largement consacrée au management des corps et des esprits, lieu de compétences et de pouvoirs, qui ne sont pas (seulement) ceux de l’entreprise. Á quel prix théorique peut-on faire tenir tout cela ensemble ? Et à quel prix pratique peut-on mener ensemble les luttes (généralement discordantes) sur ces divers terrains, économiques, culturels, etc. ? Comment assurer une communication entre une première gauche qui peut se réclamer de Marx, et une « deuxième gauche » qui peut se réclamer de Foucault.

La deuxième question concerne leur rapport à la matrice marxiste, celle qui professe que l’on doit considérer, dans la totalité complexe d’une société, d’une part (1) la relation entre « l’infrastructure » économique et la « superstructure » politique, et d’autre part (2), au sein de « l’infrastructure », la relation entre « forces productives » (technologies) et « rapports de production » (propriété et contrôle des moyens de production, répartition du travail et du produit, etc.). Je laisse le premier point. Á propos du second, il peut sembler que GD et DL axent leur analyse sur les « rapports de production », et que les « forces productives » ne sont que plus marginalement appelées dans le débat. Bien sûr, elles ne sont jamais oubliées : l’avenir des USA dépend largement du gaz de schiste, celui de l’Afrique à sa capacité à ne pas se laisser dépouiller de ses ressources, etc. On trouvera cela à chaque page. Mais une part de l’argument consiste à dire : nous prenons le point de vue de la  « lutte de classe », c’est-à-dire celui des rapports de production (et aussi des rapports politiques qui leur correspondent), et nous parvenons à faire comprendre qu’il y a une lutte de classe d’en haut, ce qui permet aussi de se représenter qu’à partir du bas une semblable lutte est possible. Très bien. Mais considérons le renversement néolibéral, ramené à un processus de lutte de classe (Thatcher et toute la bande se sont lancés dans une lutte que les autres n’osaient pas engager…). La question, me semble-t-il, n’est pas seulement de faire apparaître ce processus économico-politique. Mais aussi de comprendre pourquoi il a réussi. Et cela n’est sans doute pas explicable par l’opiniâtreté de Thatcher et autres, ni seulement par le fait qu’ainsi on entasse plus de pouvoir jour après jour jusqu’à un point de rupture difficilement réversible. N’y a-t-il pas un seuil technologique qui s’est alors présenté et qui a permis à la haute finance de se lancer dans une aventure dont elle rêvait depuis plusieurs décennies ? Est-ce que des faits technologies comme l’irruption de l’informatique (et d’autres technologies matérielles et organisationnelles associées) ne sont pas décisifs dans le fait que cela a réussi ? Ouvrant à une nouvelle époque où la lutte de classe va se poursuivre dans ces conditions technologiques.

Ce serait assez conforme au schéma de Marx, pas si original au fond. Il rattache les « révolutions » – et cela doit aussi valoir pour les « contre-révolutions » – à des seuils technologiques qui viennent fragiliser, rendre obsolètes d’anciennes positions de pouvoir sur la production (la grande industrie produit finalement une classe ouvrière « instruite » et « organisée » qui renversera l’ordre social). En l’occurrence, on penserait ici, en sens inverse, à ces rapports de force qui se cristallisaient dans la forme de l’Etat social national. GD et DL n’oublient pas, bien sûr, les technologies. Mais on peut se demander ce qui les empêche de pousser plus loin l’investigation en ce sens, au point que l’on peut avoir parfois l’impression que quelque chose manque à l’explication, en l’occurrence dans l’exposé de l’émergence du néolibéralisme (et peut-être de sa signification mondiale, liée à une technologie mondialisante). La raison en est peut-être simplement que s’avancer sur le terrain de la relation entre « forces productives » et « rapports de production » représente un labeur gigantesque. Car il faudrait pouvoir montrer en chaque cas ce qui est cause, occasion ou conséquence de quoi, dans des conjonctures instables. Un labeur interdisciplinaire. Pour des résultats peut-être moins certains et tangibles que l’histoire racontée en termes de luttes de classe – qui laisse pourtant un sentiment de manque. D’autant que de l’autre côté les « superstructures » se rappellent à l’attention des économistes, avec de grosses prétentions, ou du moins de grosses exigences : qu’en est-il de la forme étatique (pas seulement des institutions, mais aussi des sujets, des individus étatiques, en tant que sujets dans une forme État à diverses dimensions superposées, jusqu’à l’État-monde) à l’échelle de la mondialisation néolibérale. Il est vrai qu’avec GD nous avons planché sur le sujet. Mais le chantier est infini.

 

Jacques Bidet, le 22 mai 2014

 

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